Marseille, le 11 octobre 2000, il est entre 2h et 5 h du matin.

Voilà encore un soir où il ne dort pas, non pas qu’il ne soit pas fatigué, loin de là. Bien au contraire, il était pourtant mort de fatigue, mais il avait fait l’erreur de se mettre à l’ordinateur et ainsi, il s’était laissé prendre au jeu de surfer un peu sur le Web. Ou plutôt, pour être parfaitement honnête, il était parti voir, sur ICQ, si elle ne lui avait pas envoyé de ses nouvelles, impatient de recevoir un nouveau message de cette fille vivant en Egypte, qui lui avait bien plu, tant dans sa façon d’écrire que pour son enthousiasme. Mais comme à l’ouverture, il n’y avait rien du tout, en attendant que quelqu’un le sollicite, il a ouvert son traitement de texte et les mots lui sont alors venus quasiment tout seuls. Il faut dire qu’il avait déjà eu des idées au matin dans sa voiture et n’ayant pas pris son dictaphone, ces idées n’étaient restées qu’à l’état de pensées non matérialisées. D’ailleurs, il s’était déjà fait maintes fois la remarque de dire qu’il faudrait qu’il prenne le dictaphone pour enregister les idées qui lui venaient en conduisant. Il est vrai qu’il passait tout de même un certain temps dans sa voiture chaque jour et que cet endroit semblait lui être tout à fait propice à la réflexion. Du moins pour ce qui le concernait, il lui était arrivé très souvent d’avoir des idées qui lui venaient comme cela spontanément en doublant une voiture ou en suivant tout simplement la route.

Je ne sais pas où cela va nous mener et ce qu’il va arriver, ni quelle vision nous aurons plus tard, dans quelques mois ou plutôt dans plusieurs années, …, lorsque tout cela sera complètement oublié et que cette brèche ne fera plus partie que du passé. Ce passé que l’on aimera se raconter à l’occasion de douces soirées au coin du feu, lorsque l’on se retrouvera ; car pour sûr, nous resterons toujours en contact et ce quoiqu’il arrive maintenant ou plus tard, et quoique l’autre ne fasse. Et même si cette séparation, qui ne sera, j’en suis certain, que temporaire, peut me sembler bien difficile, peut te sembler bien injuste, je reste malgré tout persuadé qu’elle était devenue plus que nécessaire. Comment faire pour t’oublier, lorsque je sais qu’au fond de moi et malgré moi, malgré toi, je ne le peux pas et surtout je ne le veux pas. Puisque même un simple mini-message envoyé sur mon portable me plonge de nouveau dans ce grand doute et ce terrible désarroi. J’ignorais totalement si ce message venait de toi ou de quelqu’un d’autre, mais à aucun moment il ne m’a semblé envisageable que ce ne soit pas toi qui l’aie envoyé. Et pourtant, si ! Une petite phrase de quelques mots, et je ne tiens plus, je suis comme fou et j’attends avec une impatience non dissimulée que tu m’appelles comme tu l’avais dis. Mais, voilà, cet appel ne vient pas ! Et pour cause, ce n’était pas toi, ce message, ce n’est pas toi qui l’a écrit, ni même qui l’a envoyé. Il m’a fallu quinze longs et interminables jours pour enfin savoir que ce n’était pas toi, mais quelqu’un d’autre. Tu ne peux pas imaginer combien ces quinze jours ont pu me paraître pénibles. Tu imagines, moi qui ai une patience à toute épreuve ne supportant jamais d’attendre plus d’un éclair de seconde, cette fois je me suis même résigné à ne pas te téléphoner, pour savoir.

Pourtant, je m’étais juré de ne plus penser à toi, de peu à peu t’oublier et plus tard, après, une fois que j’aurais enfin accepté cette situation, telle que tu l’as toujours voulu et ce depuis pratiquement le début, reprendre ensuite peu à peu un contact, tout en gardant, naturellement cette fois et sans aucun effort, mes distances et surtout en ayant une toute autre vision que celle que je peux avoir encore maintenant. En effet, il n’était plus acceptable, ni pour toi, comme pour moi, de guetter chacun de nos faits et gestes, d’analyser, dans les moindres détails, chacune de nos phrases ; qui pour toi, s’efforcer de déceler une volonté manifeste, de ma part, de vouloir être avec toi ; qui pour moi, saisir le moindre fait, aussi anodin fut-il, pour mieux savoir estimer quelles étaient mes chances. Simplement, je n’ai pas envie de rester dépendant de toi, de ton appel, de ces messages que tu pouvais m’envoyer. Mais d’un autre côté, puisqu’il semble que tu ne parviennes pas, non plus, à comprendre dans quel désarroi je me trouvais et que je ne pouvais plus du tout supporter que tu me relance dès que je restais trois jours sans te donner de mes nouvelles, alors cette solution m’aie apparu comme une évidence. Le black-out complet et brutal. Aucune explication, pour ne pas avoir à se justifier. Aucune, défaillance ne sera permise. Et cela signifie, que je ne reprendrais contact avec toi que lorsque je m’en estimerais capable. Et pour sûr, je suis encore maintenant loin d’en être capable. Si tu avais vu ma réaction lorsque j’ai reçu ces deux mini-messages !

Si je veux pouvoir te regarder de nouveau, alors il ne faut plus te voir, ou du moins plus avec les même yeux que ceux avec lesquels je te regardais et t’admirais cet été. Si tu veux réellement que nous parvenions à cette relation très forte dont tu parles tout le temps et que tu appelles « amitié », alors je ne vois que cette absence totale de contact. Et malgré tout tu me manque. Je suis en manque de ta bonne humeur quasi permanente, faisant contraste avec ma taciturne bonhomie. Je suis en manque de ton naturel et de cette incroyable spontanéité dont tu sais si bien faire preuve. Je suis en quelques sorte en cours de sevrage de ton regard, de ton sourire, de la vision que je me fais de ton corps. Je suis en manque de nos longues discussions au téléphone, à la terrasse d’un café, au coin d’une table ou encore au bord de la piscine… Vois-tu je ne peux pas te considérer comme une simple amie alors que je te désirais tant et que bien malgré moi, malgré cet effort considérable que j’ai pu faire depuis quelques semaines, je te désire encore et toujours.

Comment se fait-il que malgré tout cela je ne parvienne pas à t’effacer de ma mémoire et ainsi enfin ne plus penser à toi ? Je ne le sais pas ! Je ne pense pas à toi uniquement lorsque je vais mal ou que j’ai des doutes, mais je pense à toi, aussi, et surtout lorsque je vais bien, que je suis heureux de l’instant présent et que je désirerais tant pouvoir partager avec toi ces instants, malheureusement trop brefs, de réel bonheur. Je souhaiterais te faire part de tout ce que j’ai pu ressentir, de tous ces instants qui font que la vie est belle malgré tout. Alors, dans ces moments là, ce cerveau, cet ennemi, trop débordant d’imagination, ne peux pas s’empêcher de travailler et il part en vadrouille et il se met à délirer sur une réalité malheureusement toujours et encore virtuelle, qui pourtant pourrait être au combien plus attrayante et beaucoup plus agréable. Ainsi, même entouré de centaines de personnes, avec une musique assourdissante et pour le moins agréable et entraînante, il m’arrive très souvent, pour ne pas dire trop souvent, de penser à toi. Combien de fois, me suis-je fait la réflexion de dire « quel dommage que tu ne sois pas là » : pour voir ceci ou pour faire cela. Ce que j’aimerais, c’est partager ! Je voudrais tout partager avec toi ! Pourquoi, fais-je une fixation sur toi, je n’en sais strictement rien. Je suis, même encore maintenant, dans l’incapacité de te dire ce qui me pousse vers toi ? C’est l’inconnu parfait ! Tu peux toujours dire que je ne t’aime pas et que c’est pour moi que je veux tant être avec toi. Que c’est, pour me sortir d’une solitude, que je t’ai dis à maintes reprises ne plus parvenir à supporter. Alors, très logiquement, mais un peu hâtivement, tu as cru comprendre que je disais ne plus pouvoir vivre seul. Qu’est ce que cela change d’être avec quelqu’un ou d’être seul, si on se considère seul dans sa tête ? Car cette solitude, dont je t’ai tant parlé, ne disparaîtra pas simplement par le fait d’avoir quelqu’un qui vive dans le même appartement que moi, ou qui partage mon lit. Ce n’est pas cela le plus important. Le plus important, selon moi, est de trouver quelqu’un avec qui tu as envie de tout partager. Quelqu’un avec qui tu aurais envie de vivre le meilleur, mais aussi quelqu’un avec qui tu aurais moins peur de traverser le pire. Tout ces petits riens qui font que la vie est la vie et que chaque jour, même s’il y a une grande répétition, est chaque jour différent. C’est pour tout cela, je crois, que j’aurais tant aimé être enfin avec toi.

Ce que je voulais que tu comprenne, et que je n’ai pas su t’expliquer, c’est que je cherche quelqu’un avec qui j’aimerais discuter de tout et de rien, comme nous avons toujours su si bien le faire. Quelqu’un avec qui je pourrais parler de tous ces mauvais moments de la vie, tous ces passages noirs qui ont fait l’être que je suis devenu, avec ce caractère si particulier que tu connais maintenant si bien. Et partager aussi tes moments noirs, tes doutes et tes inquiétudes, comme tu avais si gentiment commencé à faire. Nous avions su établir un tel climat de confiance que nous en arrivions enfin aux confidences. Il m’était apparu comme une évidence que nous avions beaucoup à nous apporter l’un et l’autre. Je ne te proposais pas une histoire pour toujours, mais j’aurais tant aimé que nous puissions, un instant, le plus longtemps possible, partager nos deux vies pour que ces deux entités ne finissent par ne faire plus qu’une. Et malgré cela, tu peux toujours penser que je ne suis qu’un égoïste, puisque de toute façon quoique je fasse ou quoique je dise, je ne pourrais jamais te convaincre.

Des discussions, pourtant, même si souvent nous les avons, à tour de rôle, chacun, habilement évité, ou encore mieux, détourné ; des discussions, donc, disais-je, nous en avons eu sur ce sujet pénible. Il est vrai que j’ai insisté, et très souvent lourdement, mais c’est peut-être aussi parce que je tenais tant à toi que je ne pouvais me résoudre de n’être qu’un simple ami pour toi.