En Sursis

Le 16 janvier 2002, 22h24 – 1h Le 24 janvier 2002, 5h10 –

Les employés étaient en sursis. Ils avaient jusqu’à vendredi. Au-delà…

Le journaliste l’avait annoncé comme cela, au milieu d’autres nouvelles du monde, de faits de société, et de banalités diverses. Ces hommes, ces femmes n’avaient plus que quelques jours à vivre, biens courts, pour pouvoir remédier à leur sort.

Le journaliste a indiqué que le parc botanique et zoologique était désormais entièrement et définitivement fermé. Bien sûr, des rumeurs avaient déjà laissé entendre que le parc était déficitaire, que la direction pensait d’avantage à dépenser le peu d’argent que les institutions donnaient chaque année plutôt que de faire d’habiles placements en bourse. Mais tout cela n’étais jamais resté qu’au niveau des rumeurs ou des “on-dit”. Cette fois, les choses n’étaient plus pareilles. La télé venait de le dire ! Donc, c’était vrai ! Tout ce qui avait été dis pendant tous ces mois reposait, par conséquent, sur des faits, bel et bien réels ; la preuve la plus indéniable en était ainsi faite. Démonstration flagrante du bien fondé de la “ vox populi ”. Une fois de plus, le proverbe disant : “ il n’y a pas de fumée sans feu ”, se vérifiait !

Le journaliste, tout aussi naturellement, qu’il aurait décrit la fermeture d’une école pour cause de grande vacance, de vacances scolaires d’été, décrit froidement les circonstances qui avaient mené à une telle décision.

La liquidation judiciaire avait été prononcée. Et une de plus, pouvait-on se dire ! Ce n’était jamais qu’une liquidation de plus, une parmi tant d’autres. Depuis déjà longtemps on ne prêtait plus vraiment attention aux routinières annonces de liquidation judiciaire des entreprises françaises. Même les plus prestigieuses, les plus flamboyantes avaient eut à subir une telle indignation d’un système marche ou crève, plaçant le profit immédiat et général au-dessus de tout. Mais cette fois, il ne s’agissait pas uniquement de la simple fermeture d’une entreprise et de son lot quotidien de licenciements. Non, c’était bien plus grave ou minable, tant le ridicule était grand. Pourtant il ne s’agissait en rien d’une plaisanterie ou d’une petite phrase, comme cela, dite en l’air, sans qu’on n’y prête plus attention que cela ne nécessitait.

Le journaliste aurait aussi bien pu dire : jetés ou bien encore, détruits, voire même, mis au rebut. Il aurait tout aussi simplement pu dire, que les repreneurs souhaitaient se défaire ou ne pas s’encombrer, de l’ancien personnel. Mais, le journaliste, ce soir-là, n’utilisa pas n’importe quel mot, sorti au hasard de son vocabulaire richement fourni. Non. Il tint un discours sans la moindre hésitation, ni laisser transparaître la moindre émotion. En y repensant, il aurait été parfaitement légitime d’attendre du présentateur du journal télévisé, régional, de 19h53, qu’il marquât un peu de compassion, tout au moins, dans le son de sa voix, dans l’intonation qu’il utilisa ou encore dans le rythme de son phrasé. Mais non, rien.

Peut-être n’avait-il pas le droit d’être humain ? Et lui demandait-on uniquement d’informer le grand public. Sans prendre partie. Jamais. Mais les mots étaient là. Et à eux seuls, ils en disaient bien plus long que toutes explications, même les plus complètes et complexes.

Le journaliste dit tout bonnement que si d’ici à vendredi prochain, aucune entreprise n’avait repris le personnel, les cent cinquante hommes et femmes, qui travaillaient pour le parc botanique et/ou zoologique, allaient être exécutés. Dans son rapport, il omit curieusement, de mentionner les date, heure et lieu de cette exécution sursitaire, suspendue au bon vouloir d’une poignée de compagnies gestionnaires de portefeuilles des petits porteurs américains – comme il en est toujours le cas. Cette information était pourtant capitale pour les téléspectateurs, pour qu’ils aient une information complète et objective ; surtout pour qui souhaiterait assister à un tel événement local, là, à porter de main ; tout comme on assisterait à un spectacle, une exposition d’art ou une manifestation folklorique parce qu’on en a entendu parlé à la télévision, lors de l’édition régionale.

En fait de cynisme, les détails étaient affligeants. Suite à la proclamation de liquidation judiciaire, les biens avisés se sont rués sur l’aubaine. Il y avait déjà des repreneurs pour les bâtiments. Les plantes ont été les premiers biens repris. A tel point qu’il a fallut faire appel aux forces de l’ordre pour permettre une marche normale aux opérations. Il faut ainsi croire, que les plantes représentaient un attrait tout particulier et qu’il sera relativement facile à ces nouveaux acquéreurs de réaliser une plus value rentable – suite au malheur des autres. C’est en fait toujours la même litanie, le malheur des uns fait indéniablement la richesse des autres. Toutes les plantes n’ont cependant pas été achetées par un seul et même acquéreur. De superbes Broméliacées vont ainsi aller grandir une collection déjà fleurissante du parc botanique de Glasgow. Les animaux quant à eux vont être transférés dans différents parcs, animaleries ou bien encore laboratoires. Une chose est sûre, tous n’auront pas du tout le même avenir et beaucoup risquent de regretter le confort non négligeable dont ils bénéficiaient, avec un aménagement personnalisé en fonction de l’espèce occupante. Tous les décors ont eux-mêmes été reclassé et ils vont être réutilisés dans d’autres circonstances que celles pour lesquels ils ont été initialement pensés. Le petit matériel fera le bonheur d’autres centres pour animaux. Des directeurs de laboratoires ont profités de cette aubaine pour venir faire leur marcher. Jamais ils n’avaient été en mesure de pouvoir se payer un tel matériel leur faisant parfaitement défaut et ce pour un prix très modique voire même tout à fait dérisoire. Les cages, avec leurs systèmes spécifiques de contention, très prisées par les laboratoires de la recherche nationale, n’ont fait que frire. Tous se sont littéralement jetés sur ces cages, mieux encore que ne l’aurait fait un essaim d’abeilles sur une nappe de miel. Une nuée de petits hommes en blouse blanche tous se ruant sur un même objet. C’est tellement rare de les voir s’exprimer et qu’ils se battent pour ce qu’ils croient être justes. Mais bien moins juste que leur maigre, pour ne pas dérisoire budget annuel, sensé leur permettre de mener à bien des programmes de recherches à visés internationales, le plus souvent. Alors, on peut comprendre l’attitude peu humaine qu’a manifestée ces rats de laboratoire. Le plus gros matériel quant à lui fera l’objet d’une vente un peu plus digne de ce nom. Ce sera une braderie, bien entendu, dans ces cas, le commissaire est nettement moins préoccupé par la somme globale qu’il va pouvoir totaliser, mais un souci que tout disparaisse vite et bien, peu importe le prix. De toutes façons, l’ensemble de toutes ces ventes ne viendra, comme toujours que couvrir à peine les 10% de dettes, comme d’habitude. Alors à quoi bon perdre son temps, demain sera un tout autre jour avec son lot quotidien de nouvelles liquidations qu’il faudra liquider justement au plus vite pour faire face aux suivantes et ainsi de suite. Ainsi va le hangar d’un commissaire-priseur !

Le bâtiment quant à lui a la grande chance de s’être fait racheter par un grand groupe financier omni interventionniste. Cet achat sera nul doute, l’occasion pour ce groupe de réaliser une nouvelle plus-value immobilière impensable et même indécente. Bien entendu, les bâtiments ne vont pas être conservés tels quels. Toutes les infrastructures, aussi originales soient-elles vont être très rapidement détruites. Une zone de plusieurs hectares va ainsi être tout bonnement rasée. Nul besoin d’être devin pour deviner qu’ils vont bientôt proposer une résidence immobilière flambant neuve, avec courts de tennis, salles de remise en forme pour femme coquettes de leur corps flétri et indispensables hammam et saunas, sans lesquels nul centre ne peut exister de nos jours.

Pleins de projets sont donc en vue à court, moyen ou long terme et on pourrait se dire que finalement la fermeture de ces parcs botaniques et zoologiques n’est pas si négative que cela. Peut-être en effet ! Mais ce serait faire fi d’un mammouth agréable qui permet tant que bien de montrer à nos enfants la nature dans toute sa splendeur et de mieux appréhender toute sa complexité. Mais, une fois de plus la pression mercantile l’aura emportée sur la sensibilisation des plus jeunes d’entre nous au respect de la nature et ainsi avoir une première vraie approchez avec les grandes questions d’écologie, qu’elle soit locale ou globale. En fermant ces parcs, c’est non seulement un peu d’espace vert qui s’envole au profit du béton, mais c’est surtout un peu notre âme d’enfant qui allions, principalement le week-end découvrir l’infini beauté de la nature. Et même si cette nature n’était somme toute qu’une nature artificiellement reconstituée, elle nous en donnait une parfaite illusion.

Mais le plus grave était cette décision, suspendue à la seule décision du tribunal de commerce. Personne ne veut reprendre le personnel. Le personnel est devenu obsolète, il a même tout récemment été déclaré inutilisable. Certains sont même allés jusqu’à proposer que le personnel était non reclassable, car contaminé par une trop longue période dans cette même entreprise. Ainsi plutôt que de s’encombrer de ces 150 poids morts, une solution ultime a été proposée sans crier gare. Le plus surprenant est que cette mesure ne semble pas attirer les foudres ni des syndicats qui ont oubliés de réagir à ce sujet, ni des comités de défense des chômeurs et de lutte contre la précarité.

Pourrait-on aller jusqu’à dire que cette solution soit consensuelle ? Ne savant plus que faire de tous ces licenciés qui viennent grossir chaque jour le nombre de chômeurs et encombrent les files d’attente des demandeurs d’emploi, l’exécution des indésirables est peut-être moins choquante que l’idée de survivre médiocrement du RMI ?