Aujourd'hui, je me suis levée de bonne heure, il faut dire que le jour est suffisamment important pour justifier ce petit effort. Et puis, je dois t'avouer que j'ai eu beaucoup de mal à dormir cette nuit, sans doute était-ce lié à la pensée de cette journée. Cela fait des jours et des nuits que je prépare ce jour avec une joie immense de te voir grandir (et une tristesse profonde aussi), mon bébé grandit et j'ai tellement de mal à la voir devenir une grande jeune fille. Toute cette journée t'es réservée, tu es au centre de toutes mes attentions, il ne se passe pas une minute sans que je ne pense à toi. Tu es mon cœur, mon rayon de soleil, ma raison de me battre et de lutter même contre tout espoir. Grâce à toi, je continue à exister, tu es mon prolongement, en toi je retrouve un peu de moi et chacun de tes soupirs prolonge mon dernier souffle.

Ma chérie, le four émet un léger ronronnement, les gâteaux que je t'ai préparés prennent tendrement une couleur appétissante, et dire que vous allez dévorer mes chefs-d'œuvres en moins de temps qu'il ne m'en aura fallu pour t'écrire ces quelques lignes. Je suppose que tu aurais certainement préféré que je vous organise une belle fête, dans un de ces endroits où les enfants peuvent jouer, faire moult-activités, chahuter, crier, rire, bouger et faire le bazar partout, et puis suivre toutes les facéties guidées par un animateur si jeune qu'il aurait pu être le grand frère que je n'ai pas su te faire ; mais si j'avais exaucé tes vœux, je t'aurai perdue de vue à de nombreuses reprises, je n'aurai pas été aussi près de toi que je ne l'aurai voulu. C'est vrai, c'est très égoïste de ma part, je sais que ton petit cœur est en colère et que tu m'en veux de ne pas faire comme ta copine Prescilla et inviter toutes tes amies dans un centre multi-jeux. Mais je t'aime tant, je n'ai pas envie de te quitter si tôt, pas si vite, pas comme cela. Je veux que ce jour soit spécial, tant pour toi que pour moi. Je veux que plus tard, bien plus tard, tu te souviennes de ce jour comme un jour exceptionnel, je veux que tu ries dix ans après de ces petites bêtises que nous allons faire tout au fil de cette journée, je veux te faire rire, éclater à en faire pipi dans ta culotte, je veux tâcher la mienne aussi, ne pas pouvoir me retenir dans un trop plein de joie et de fous rires. Tu es mon petit clown, ton regard me remplie de joie, je ne peux imaginer ma vie sans ta présence. Que faire après sans toi ? C'est trop dur, je ne peux pas y penser ; c'est trop injuste, pourquoi la vie est-elle comme cela si cruelle avec nous ? Je ne veux pas te quitter, si je le pouvais, je voudrais passer à tes côtés chacune des minutes qu'il me sera donné encore de vivre. Mais je m'égare, en ce jour de ton anniversaire, je vais faire tout mon possible pour cacher ma détresse et ne vous présenter qu'un visage radieux, souriant et léger. Je ne veux rien laisser transparaître, je n'ai pas le droit de venir gâcher ton innocence. Pour le coup, là, je serai à blâmer. La sonnerie de ma première minuterie retentit, il est déjà temps que j'aille vérifier l'état de la cuisson de ma génoise. Je la veux légère et croustillante, si particulière comme tu l'aimes tant. J'ai déjà fini de dénoyauter toutes les cerises que tu es venue choisir avec moi chez le primeur. J'en ai laissé quelques dizaines de côté, avec leur noyau, car je sais que malgré tes six ans, je peux te faire confiance et que tu vas encore me demander pour en avoir des entières, tout simplement pour garder dans ta bouche le noyau et le faire tourner autour de ta langue. Voilà une drôle de manie que tu auras héritée de ton père. Bien qu'il n'ait pas été fort présent jusqu'à maintenant, il aura au moins su te transmettre ce trait de caractère, jouer avec un rien. J'ose espérer qu'à partir d'aujourd'hui il sera plus souvent à tes côtés et qu'il saura jouer son rôle de père mieux qu'il ne l'a fait depuis ta naissance. En même temps, je suis sûre qu'il saura se montrer à la hauteur, après tout c'est ton père. En ce sens, je suis bien confuse de devoir admettre qu'en t'écrivant ses quelques mots, je le jalouse. Quelle ironie ne trouves-tu pas ? Après tout peut-être que cela est voulu et qu'il va s'établir une sorte de rééquilibrage. Je ne peux pas croire que demain ce sera fini.

Ma chérie, tu as aujourd'hui six ans, c'est un âge important, tu n'est plus un bébé, tu vas à la grande école, tu prends ton indépendance et pourtant tu n'as jamais eu autant besoin de ta maman près de toi. La vie est ainsi faite, il te faudra apprendre à grandir et devenir femme sans moi. Mon bébé, laisse-moi encore juste aujourd'hui l'immense privilège de t'appeler "mon bébé", car pour moi tu es et tu resteras à jamais mon bébé à moi, même si l'espace et le temps se mettent entre nous, tu demeureras pour toujours dans mon cœur et dans mon corps.

Ma chérie, au départ je pensais t'écrire juste quelques mots, puis quelques phrases et finalement c'est tout un cahier que je noircis, sans pouvoir réellement m'arrêter, un peu comme si continuer à t'écrire allait reculer l'échéance fatidique. Finalement, je ne vais pas te donner cette missive aujourd'hui, tu ne comprendrais pas, d'ailleurs tu ne pourrais certainement pas lire tout cela, tu serais ennuyée et inutilement inquiète. J'ai décidé de cacher mon écrit et de ne te le donner que bien plus tard. En fait, tu as aujourd'hui seize ans, tu es désormais cette belle jeune femme que j'ai deviné en te regardant plus attentivement hier, tu es belle, grande et tu commences à t'assumer, à assumer ton corps, tous ces changements que je n'ai pas eu la chance de pouvoir suivre ; c'est trop injuste, j'en rage de colère. Je voudrais pouvoir encore te tenir dans mes bras, te faire un câlin, laisse-moi prendre place dans ta poitrine et remplacer temporairement ton doudou. J'ai tellement besoin de sentir ta vitalité, tu me nourris. Merci, d'avoir été là à me soutenir et guider chacun de mes pas d'adulte. Tu mets des jupes et les garçons se retournent sur tes pas, leurs hormones explosent comme de véritables feux d'artifices, et pour les moins jeunes, tu réveilles en eux un peu de leur adolescence. J'aimerai tant pouvoir te voir, belle, grande et sexy, ..., à l'image de sa mère, certains diront-ils peut-être, et toi, tu courras chercher dans de bien vieux albums les photos de cette mère dont tu n'as plus que de lointains souvenirs. Il faut dire que tu était si jeune. Six ans, ce n'est pas un âge pour se rappeler avec précision de ces choses là. Moi, je me rappelle de chaque minute passée à tes côtés, il me faudrait bien plus de six ans pour te raconter ces six années de bonheur que tu m'a offertes, sans compter les neuf mois qui ont précédé ta venue. Tu es le plus cadeau que ton père ne m'ait jamais fait, même le plus gros des diamants n'a pas la moindre valeur à mes yeux, je serai prête à donner ma vie pour que tu sois heureuse, mais en même temps je me dis qu'en faisant cela tu serais si malheureuse. Je pense que j'avais besoin de t'écrire aujourd'hui, pour qu'enfin tu puisses me pardonner, je n'ai rien voulu de tout ce qui s'est passé après aujourd'hui. Tu sais, du moins tu commences à l'apprendre maintenant qu'à ton tour tu deviens chaque jours un peu plus adulte, on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Si j'avais eu le choix, tu peux être sûre que j'effacerais tout pour tout recommencer et croiser les doigts pour que tout soit si différent, tout au moins après aujourd'hui. Car jusqu'à hier, je n'ai pas le moindre regret, tu peux être fière, mon ange, tu as su remplir ma vie et la rendre passionnante. Ma raison d'être c'est toi, ma raison de me battre c'est toi, et le jour venu (trop tôt et si brutal, je ne peux malgré tout, pas le supporter), ma raison de flancher pour ne pas s'acharner inutilement, pour ne pas donner de faux espoirs là où il n'y a pas la moindre chance d'un mieux, ce sera encore toi. Je ne veux pas te faire souffrir au-delà du supportable. Déjà que ce n'est pas juste que je t'abandonne, il n'y a absolument aucune raison pour que je m'acharne sur cette si délicate petite fille que tu est. Aujourd'hui que tu es femme, j'espère que tu comprends mieux les raisons de mon absence.

Ma chérie, je ne sais pas où tu en es avec les hommes et ta sexualité, je n'étais pas là pour avoir toutes les deux une discussion entre filles. Ce n'est pas à six ans, et encore moins avant, que l'on parle de ces choses là. La sexualité à ton âge bien sûr que cela suscite des questions, mais je suppose que ce ne sont pas les mêmes que celles que tu a été amenée à te poser lorsque tu avais dix ou douze ans, tout comme elles prennent certainement une toute autre tournure lorsque l'on flirte avec l'âge adulte et que l'on s'apprête comme toi aujourd'hui à fêter ses seize ans. Tu le vois, je dis "certainement", "sûrement", "je suppose", car je ne sais pas, je n'ai pas eu la chance d'aller jusque là avec toi, et comme tu as été mon seul enfant, je n'ai pas d'autre expérience à laquelle me raccrocher. Je ne sais rien ou si peu de toi, de celle que tu es devenue aujourd'hui. Je ne sais rien ou si peu de ton monde tel qu'il est devenu, j'imagine qu'en dix ans les choses ont pu changer, je le vois bien avec ma propre expérience, c'est fou comme en dix ans tout peut changer, je serai probablement totalement perdue si je revenais aujourd'hui. Alors puisque nous n'avons pas pu nous dire toutes ces choses là de vives voix, permets-moi de te les écrire dans cette lettre.